Combat sans code d’honneur : Hiroshima terre de vengeance (1973)

« La genèse de cette violence extrême, avec les gangsters qui semblent surgir directement de la poussière et de la fumée du champignon atomique… voilà pourquoi nous avons utilisé des images d’archives de l’explosion au début du film. »
Le réalisateur Kinji Fukasaku
Kinji Fukasaku
Réalisateur

Fiche Technique

Titre original : 仁義なき戦い (Jingi naki tatakai)

Titres alternatifs : Combat sans code d’honneur : Hiroshima terre de vengeance

Genres : Action, Yakuza Eiga, Thriller

Pays d'origine : Japon

Durée :

Date de sortie (Japon) :

Date de sortie (France) :

Réalisateur : Kinji Fukasaku

Scénariste : ,

Producteurs : Koji Shundo , Goro Kusakabe

Synopsis : À Hiroshima, peu après la Seconde Guerre mondiale, Shozo Hirono et ses compagnons naviguent dans un monde de violence, de trahisons et de luttes de pouvoir entre clans yakuzas. La famille Yamamori tente de consolider son autorité face aux ambitions de rivaux comme la famille Doi et aux manœuvres politiques de Kanamaru. Entre assassinats, trafics de philopon et rivalités intestines, Hirono et Sakai doivent protéger leur clan tout en négociant loyauté, survie et code d’honneur dans un univers où la morale est souvent dictée par la force et le pragmatisme.

Bande-Annonce

Critique de Combat sans Code d'Honneur

Contrairement à ses quatre suites qui sont des histoires originales, Combat sans Code d’Honneur (Jingi naki tatakai) est adapté du livre de Kōichi Iiboshi, qui compile des témoignages et des enquêtes journalistiques sur le monde des yakuzas d’après-guerre à Hiroshima. Publié à la fin des années 1960, ce livre est considéré comme un récit « Jitsuroku », c’est-à-dire un récit documentaire basé sur des faits réels.

Fukasaku et les scénaristes Kazuo Kasahara et Kōichi Iiboshi ont pris des libertés pour le cinéma, mais la plupart des intrigues et personnages clés (Yamamori, Hirono, Doi, Sakai…) sont inspirés de yakuzas et d’événements historiques réels.

Le film se découpe en deux actes majeurs : la situation d'après-guerre, et les luttes intestines du clan.

Acte 1 : quelqu’un a parlé de déshonneur ?

Dans le premier acte, Fukasaku pose surtout les structures politiques et claniques : qui dépend de qui, qui manœuvre qui. Le déshonneur latent y est encore relativement discret, à quelques exceptions inhérentes à la nature humaine, si bien qu'on comprend difficilement ce qui justifie le titre de l'oeuvre.

Exposition : le contexte d’après-guerre, entre occupation et exactions

En effet, la scène d'exposition nous confronte directement à une situation où une femme est poursuivie par des GI's américains dans le japon occupé d'après-guerre. Shozo Hirono et Shinichi Yamagata, deux vétérans en uniforme introduits comme de futurs lieutenants de la famille Yamamori, interviennent alors sans hésitation pour soustraire la jeune femme aux sévices que lui réservent les butors en uniforme

La police japonaise débarque alors pour une intervention qui dépeint totalement la dualité du japon occupé : nos deux compères sont passés à tabac mais, dans le même temps, les policiers nippons tentent d'exfiltrer la victime.

C'est alors qu'arrive la police militaire (MP), qui a pour sa part autorité tant sur les GI que sur les forces locales, et qui peut sans préavis ouvrir le feu sur les civils comme sur les flics. C'est la débandade, mais les agents locaux laissent filer leurs compatriotes. Ne nous dépeint-on pas ici les prémices de la collaboration entre la police et les yakuzas, aussi connue sous le poétique nom de Tabou du Cerisier ?

Fuite des héros face à la police militaire
Les policiers comme les "agitateurs" sont terrifiés à l'arrivée des "Casques blancs"

Un terreau fertile pour les gangs et leurs activités illégales

L'exposition se poursuit sur une autre scène, au marché noir. On nous introduit Toru Ueda, autre futur officier de la famille Yamamori, et Kiyoshi Doi, le patriarche de la famille du même nom. Accompagné de son capitaine, Hiroshi Wakasugi, il revendique son territoire et un conflit éclate. Ueda et ses hommes, qui ne sont pas encore affiliés au Yamamori-gumi, sont molestés et sévérement sanctionnés : le capitaine Wakasagi leur coupe le bras avec son sabre. On ne déconne pas avec la concurrence sur le territoire des Doi !

Une autre scène au marché noir introduit de nouveaux futurs lieutenants de Yamamori : Shuji Yano et Masakichi Makihara, qui tiennent un genre de stand de soupe populaire - plutôt lucratif, pour le coup. Une fois encore, policiers japonais et MP se joignent à la fête, provoquant le chaos dans les étals. L'identité d'autres complices, qui seront centraux dans l'intrigue, nous est révélée au cours de cette scène : Uichi Shinkai, Seichi Kanbara (officiers) et Tetsuya "Tet-san" Sakai, futur Capitaine du Yamamori-gumi. Sauf erreur, tout ce beau monde fait déjà partie du gang à ce stade du récit, bien qu'il n s'agisse pas encore d'une famille officielle.

L’élément déclencheur

Changement de décor et nous retrouvons Hirono en train d'écouter un disque dans un bouge. Des américains arrivent, avec à leur bras des femmes japonaises cette fois bien consentantes - les fameuses "panpan" (パンパン), souvent considérées par leurs compatriotes comme des traîtresses. Celles-ci, àa la vue de l'uniforme de vétéran, se ravisent et font volte-face, entraînant leurs américains vers la sortie.

C'est alors que Yamagata fait irruption, accompagné d'un blessé qui s'est fait agresser au sabre alors qu'il tentait de s'interposer entre lui et un yakuza. Il demande à Hirono de quérir l'aide de la famille Yamamori.

Nous retrouvons donc une poignée de membres du clan dont Yano, Shinkai et le futur capitaine Sakai ; lesquels se montrent enthousiastes à l'idée d'en découdre et s'empressent de rejoindre le lieu de l'affrontement. Arrivés sur place, ils rejoignent Makihara et un compère qui les informe que Kanbara et Sugiya ont été battus.

Ils retrouvent Kanbara, poussé dans un étang putride par son agresseur, et le fameux Sugiya, blessé à la tête. Leur adversaire était du genre coriage et, bien qu'une vengeance s'impose, tous commencent à trouver des excuses pour se défiler.

Hirono propose alors de s'occuper lui-même du yakuza, afin de venger son ami sans que les Yamamori ne perdent la face. Le clan accepte de bonne grâce et Sakai lui remet un pistolet.

Rond comme une queue de pelle, le yakuza sort du bar, agitant son katana en chancelant. Nos preux héritiers des samouraïs reculent avec la foule, mais Hirono met le malfrat en joue et l'abat.

Si nos joyeux drilles ne brillent pas par leur courage lors de cette scène, difficile d'en dire autant de Shozo Hirono. Nous sommes toutefois loin d'un duel chevaleresque.

Hirono met en joue le yakuza au sabre
Flingue contre sabre, Hirono garde son sang froid

Kyoudais : de frères jurés à frères de sang

Après une ellipse, nous retrouvons Hirono en prison. Lors du repas, un prisonnier accuse les gardes d'avoir mangé leur ration de riz et exige de voir le gardien-chef. Sans surprise, la situation tourne immédiatement à l'émeute. Voyant son co-détenu submergé, Hirono n'hésite pas à se jeter dans la mêlée pour lui prêter main forte.

Nous les retrouvons tout deux à l'isolement. Hirono confesse en avoir pris pour 12 ans, peine qui selon son co-détenu, pourrait être commuée en libération sous caution moyennant un montant de 50 000 yens, car les prisons sont surchargées. Ne maintenons pas le suspense plus longtemps : ce co-détenu n'est nul autre que Hiroshi Wakasugi, le capitaine du clan Doi.

Le capitaine Wakasugi a son propre plan pour sortir de prison : l'établissement carcéral n'étant pas en mesure de lui prodiguer les soins adéquats, il compte simuler le Hara-kiri afin d'être transféré à l'extérieur. Il faut cependant que ce soit crédible. Aussi, s'il se rate et que la souffrance devient insoutenable, il demande à Hirono de l'étrangler.

Il lui propose ensuite de devenir son frère juré mais, faute de saké à partager, il leur faudra opter pour une approche moins traditionnelle que le sakazuki. C'est donc à la manière des amérindiens navajos que nos deux kyoudais en devenir s'entaillent le bras et scellent leur pacte par le sang. Il lui fait également la promesse de trouver quelqu'un pour payer sa caution.

Kyoudais : Hirono et Wakasugi font un pacte de sang en prison
Hirono et Wakasugi improvisent un pacte de sang en prison afin de devenir "frères jurés"

La renaissance du Yamamori-gumi

Lors de sa sortie de prison, Hirono est accueilli par ses amis, qui lui annoncent que Yoshio Yamamori a payé sa caution. Le futur patriarche remercie Shozo de s'être substitué à ses hommes.

Kiyoshi Doi, chef de la famille éponyme, est également présent. Il informe Hirono que Wakasugi est toujours hospitalisé et le remercie d'avoir veillé sur lui.

Naissance du clan Yamamori : rituel du sakazuki (coupe de saké)
Naissance du clan Yamamori : les membres effectuent le rituel du sakazuki

S'ensuit alors la scène de la formation officielle de la famille Yamamori au sein de la grande organisation. Le boss Doi y assiste en qualité de témoin. Kenichi Okubo, un autre chef Yakuza et aîné du monde souterrain, est également présent en qualité d'intermédiaire.

Intrigues politiques et équilibre des pouvoirs

À ce stade du récit, il me semble pertinent de vous proposer un premier organigramme des différentes factions introduites, car les jeux d'alliances et les retournements de veste ne vont pas se simplifier.

Il est important de comprendre que si les familles Doi et Yamamori apparaissaient jusqu'ici comme alliées, elles sont aussi rivales et peuvent avoir des intérêts divergents. Pire, il peut arriver qu'un supérieur hiérarchique les monte les unes contre les autres - c'est même toute la base du scénario d'Outrage de Takeshi Kitano.

Organigramme des clans Yakuza dans Combat sans code d'honneur (années 40)
Organigramme des clans Yakuza dans Combat sans code d'honneur (années 40)

Le premier cheveux tombe dans la soupe miso en 1949, dans une salle de paris tenue par le Yamamori-gumi. Manquant de chance au jeu, l'un des clients se met en colère et commence à s'en prendre verbalement au donneur. Ce parieur, nous le connaissons déjà : c'est Toru Ueda, le malfrat qui s'est fait couper le bras par Hiroshi Wakasugi pour s'être pavané sur le territoire du clan Doi.

Yamagata tente bien de l'apaiser en lui servant une bière, mais le manchot la recrache en prétendant qu'elle est tiède comme de la pisse de cheval. La situation dégénère, et nous revoici repartis pour une nouvelle baston générale typique du Jitsuroku Eiga, avec tout ce que cela implique de mise en scène anarchique : caméra portée, plans rapides et fouillis volontaire.

Malheureusement pour Hirono, il s'avère qu'Ueda est un proche du boss Okubo, le vieil homme qui avait présidé la cérémonie de formation du clan. La famille Yamamori étant une famille affiliée au clan Okubo, c'est la panique au quartier général. Malgré ses efforts, le patriarche Yamamori ne parvient pas à trouver de médiateur prêt à se mouiller dans cette affaire.

Sa femme suggère un dédommagement en espèces, mais Shozo ne tient pas à ruiner le clan et propose plutôt de se couper le petit doigt, ce qui semble convenir à Yamamori qui quitte néanmoins la pièce sans assister au rituel..

Les compagnons de Shozo ne sont cependant pas satisfaits par la tournure des événements, le capitaine Sakai allant même jusqu'à traiter Yamamori de faible. Il préférerait se battre, mais Hirono, toujours raisonnable, lui rétorque qu'il y a trop d'intérêts en jeu, que le boss voit les choses selon ses propres perspectives. Si sa loyauté est digne d'éloges, la suite du récit ne lui donnera pas raison.

Nouveau problème : nos yakuzas en herbe ne savent pas comment procéder au yubitsume. Ils peuvent cependant s'appuyer sur l'expérience de Madame Yamamori qui a déjà assisté au rituel par le passé, à Osaka.

Planche à découper et couteau en vue du yubitsume
Pragmatique, Mme Yamamori demande à ce que le tatami soit retourné lors du yubitsume pour ne pas le salir. Il y a des priorités !

Hirono finit par s'éxécuter. S'ensuit une scène particulièrement absurde dans laquelle son petit doigt demeure introuvable. Tout le monde s'agite alors pour le retrouver, souhaitant pieusement que leur camarade ne se soit pas mutilé pour rien. On peut le dire, cette séquence est un véritable doigt d'honneur au genre Ninkyō Eiga : Fukasaku balaie sans ménagement toute la dimension solennelle qui sied à la situation pour nous servir ce passage comique, presque burlesque. Le rituel est démystifié et détourné en farce grotesque pour ramener le spectateur au niveau du trivial, du ridicule humain. On en oublierait presque qu'Hirono se vide de son sang.

Cette scène ne constitue pas une simple parenthèse comique : elle incarne la démarche de Fukasaku dans tout le film. Là où le ninkyō eiga magnifiait les rituels, l’honneur et les sacrifices des yakuzas comme des gestes quasi-sacrés, Combat sans code d’honneur en révèle la dimension absurde et dérisoire. Chaque moment qui, dans un film classique de chevalerie, serait empreint de gravité et de noblesse, se voit ici contaminé par le chaos, le ridicule ou la bassesse. Fukasaku ne se contente pas de montrer l’envers du décor : il déconstruit méthodiquement les codes du genre pour rappeler que ces yakuzas ne sont ni des héros tragiques, ni des samouraïs modernes, mais des hommes ordinaires, souvent médiocres, embarqués dans une spirale de violence et d’opportunisme.

Fukasaku assène finalement le coup de grâce lorsque le doigt est retrouvé par Kanbara dans le poulailler.

Kanbara retrouve le petit doigt d'Hirono dans le poulailler
Kanbara : "Les poulets l'ont picoré, regardez comme il est pathétique !"

Changement de scène, le chef Okubo observe le doigt amputé avec un air grave, puis éclate de rire. Il minimise ensuite la querelle entre Hirono et Ueda, qui se tient agenouillé à ses côtés. Il les invite à enterrer le doigt lors d'une "cérémonie somptueuse" et leur tend une enveloppe contenant de l'argent pour couvrir les frais d'enterrement, réduisant le sacrifice d'Hirono à une ligne comptable. Le cynisme est total.

Okubo ne tarde cependant pas à révéler les réelles intentions dissimulées derrière ce pot de vin. Il souhaite que Ueda soit intégré au clan Yamamori afin de devenir un homme, ce qui équivaut en d'autres termes à placer son pion pour mieux contrôler le clan affilié. Et ce n'est pas sa seule requête.

Yamamori rencontre le conseiller municipal Shigeto Nakahara, lequel veut utiliser les 50 milliards de yens de biens de la Marine pour reconstruire la ville. Cependant, la faction politique rivale de Kanamaru veut s'approprier les fonds pour financer la campagne d'Ikejima. Nakahara et Kanamaru doivent être départagés par un vote d'assemblée, mais il sont dans une impasse car chaque camp dispose de la moitié des suffrages. Nakahara demande donc à Yamamori de faire pencher le vote en sa faveur.

Le chef ne peut évidemment pas refuser car il doit une faveur à Okubo, mais il y a un gros problème dans l'équation : la faction de Shoichi Kanamaru est soutenue par la famille Doi. De plus, le clan allié ne porte pas particulièrement Ueda dans son cœur. Clairvoyant malgré qu'il porte ses lunettes noires en intérieur, le capitaine des Yamamori suspecte Okubo de tirer les ficelles afin de fragiliser l'équilibre entre les factions. Le patriarche doute que le vieil homme soit aussi calculateur mais estime que si la faction Kanamaru remporte le vote, la famille Doi deviendra hors de contrôle.

Mais le maintien de l'équilibre entre les clans n'est pas la seule motivation du parrain vereux : Nakahara lui a promis de s'arranger avec la banque pour lui prêter des fonds d'opération sans garanties ni intérêts. Il ne veut pas refuser cette opportunité et pense pouvoir maintenir les Doi dans l'ignorance au sujet de cette affaire.

Vous l'aurez peut-être déjà remarqué à ce stade du récit, mais Yoshio Yamamori a une manière bien à lui de fédérer ses hommes : il les appelle par leurs prénoms et les traite avec un paternalisme bienveillant. Loin de l'image du parrain inaccessible, froid et calculateur, il n'hésite pas un instant à se rabaisser, supplier et verser des larmes de crocodile pour parvenir à ses fins. Il expose (ou feint) sa faiblesse sans complexe, ce qui n'est d'ailleurs pas vraiment au goût de son capitaine, pour lequel ce comportement n'inspire aucun respect.

Hirono cependant y est plus sensible et parvient à convaincre Sakai, qui propose de se charger lui-même de cette tâche sachant que son compagnon est le frère juré du capitaine des Doi. Après tout, qu'est-ce qui pourrait mal se passer ?

La stabilité ne tient qu’à peu de choses

Résigné, Sakai s'introduit chez un conseiller municipal favorable à Kanamaru et l'enlève, avec l'aide de Kanbara. Ils le séquestrent le temps du vote afin de briser le statu-quo en faveur du conseiller Nakahara. Le plan est sans failles, et nos gangsters peuvent libérer le "paquet" une fois le vote terminé. Tet-san s'assure tout de même de son silence en lui mettant un petit coup de pression bien senti.

Tetsuta libère le conseiller municipal.
Tetsuya "Tet-san" Sakai suggère au conseiller de rester discret à propos de son enlèvement.

Malheureusement pour Sakai, c'est une chose de pouvoir compter sur le silence d'une victime terrorisée. C'en est une autre de pouvoir compter sur le silence de ses propres hommes. A peine le capitaine des Yamamori a-t-il le dos tourné que Seichi Kanbara part s'enivrer dans un bar où il se vante bruyamment de leur dernier coup d'éclat.

Kanbara n'a pas le poids d'un Hirono ou d'un Sakai, c'est juste un petit exécutant. Une petite frappe, si vous préférez. En se vantant, il incarne l’écart entre la discipline supposée d’un clan et la réalité de ses recrues : des voyous sortis du marché noir, souvent indisciplinés, qui mettent en danger des opérations bien plus grandes qu’eux.

Fukasaku insiste beaucoup là-dessus dans ce film : les yakuzas ne sont pas des figures héroïques, mais des hommes faillibles, parfois ridicules, dont les erreurs individuelles peuvent déclencher des catastrophes collectives.

Et ça ne rate pas ! Kanbara se retrouve rapidement cerné par des hommes de main de la famille Doi, qui s'approchent de manière faussement amicale en ironisant sur son succès. L'orgueilleux yakuza se rend compte trop tard du pétrin dans lequel il s'est fourré.

Kanbara fête le succès de leur opération politique avec la famille Doi.
Un tel succès ça se fête. Kanpaï, Kanbara-san !

Toru Ueda peut en témoigner, les méthodes de la famille Doi ne manquent pas de brutalité. Durant une brève séquence qui ne suscitera aucune compassion (mais qui vous évoquera très certainement une heat action emblématique de Kiryu dans les jeux Yakuza), Kanbara se fait fracasser la tête à coups de portière de voiture et passer à tabac par les Doi.

Cette séquence d'interrogatoire musclé s'enchaîne directement avec une scène où Yamamori retrouve Hirono et son frère juré, le capitaine Hiroshi Wakasugi. Par égard pour son kyoudai, ce dernier est venu les prévenir de la situation. Yamamori demande alors à Wakasugi d'intercéder en sa faveur auprès de Kiyoshi Doi, argant qu'il a opéré à la demande d'Okubo, mais cela semble peine perdue. Wakasugi leur propose alors de demander la médiation du chef Kaito, à Hiroshima. En attendant, il leur conseille de faire profil bas et de tenir leurs hommes.

Concrètement, le chef Kaito est au même niveau hiérarchique qu'Okubo dans l'Organisation. C'est donc plutôt bien vu de la part de Wakasugi de chercher l'arbitrage d'une autorité supérieure pour infléchir la position des Doi. Mais c'est aussi très représentatif de la fragilité des alliances : il doit aller chercher un recours extérieur plutôt que d’imposer son point de vue en interne. Cela illustre bien le jeu constant de médiation et de contournement qui caractérise la saga. Dans cette structure pyramidale, personne n’a le contrôle absolu ; chacun dépend d’un réseau d’autorités, de faveurs et de dettes.

Malheureusement, Doi et ses hommes font irruption avant que Wakasugi ne puisse mettre son plan à éxécution. Le patriarche ne dissimule pas son mécontentement et reproche à son capitaine de ne pas avoir abattu les Yamamori avant son arrivée. Inflexible, Wakasugi continue de s'interposer, appellant son boss à la raison. Les querelles des politiques ne regardent qu'eux et ne doivent pas les diviser, d'autant qu'ils ne les voient que comme des chiens.

Malgré la pertinence de son plaidoyer, Doi ne semble pas convaincu et dégaine son pistolet. S'ensuit une empoignade durant laquelle plusieurs coups de feu sont tirés. Hirono protège son patriarche de son corps mais fort heureusement, personne n'est blessé et Wakasugi parvient à désarmer son boss, qu'il met en joue. Tant qu'il sera vivant, personne ne s'en prendra aux Yamamori.

Pour lui, c'est le point de non retour.

Hiroshi désarme son patriarche et le met en joue.
Hiroshi désarme son patriarche et le met en joue.

Difficile de rester de marbre face à une telle démonstration d'honneur et de loyauté. S'il n'hésite pas à démembrer ses adversaires à coups de sabre, Hiroshi Wakasugi incarne parfaitement le Ninkyodo, ou Voie Chevaleresque. Mais sa position est intenable car il doit ici s'opposer à son "père" pour sauver son "frère", ce qui va à l'encontre du code d'honneur des yakuzas.

Les Doi décampent, mais le pardon semble désormais hors de portée. Il en va de même pour Kanbara, qui a le bon sens de prendre la poudre d'escampette tandis que le capitaine déchu retient son frère juré, qui semble bien décidé à lui tordre le cou.

C'est la fin de l'alliance entre les Doi et les Yamamori, mais ces derniers peuvent désormais compter un nouveau membre en leur sein.

Le confilt s’envenime

Six mois se sont écoulés lorsque nous retrouvons Hirono à Hiroshima. Celui-ci se cache au quartier général du clan Kaito. Wakasugi lui rend visite, porteur de mauvaises nouvelles : Doi envisage d'étendre ses activités à Hiroshima et viendra prochainement rencontrer Kaito. Pire encore, il a intégré Kanbara à son clan et projette de détruire définitivement les Yamamori.

L'ex capitaine des Doi est résigné à tuer son ancien patriarche afin de mettre un terme au conflit, mais Hirono estime qu'il se couvrirait d'opprobre et de déshoneur en accomplissant ce parricide. Il lui propose donc de réunir le clan afin de trouver une solution alternative.

De retour au quartier général des Yamamori, le patriarche explique à Hirono que Doi fait irruption dans tout ce qu'il entreprend. Il ne souhaite cependant pas partir sur le sentier de la guerre, craignant l'impact négatif sur ses affaires. Hirono lui rétorque qu'il est un peu tard pour s'inquiéter de son business : ils doivent en découdre.

Wakasugi partage son point de vue, mais comme toujours, les autres membres du clan ont un avis plus mitigé. Ils peuvent compter sur Shinkai, mais ce dernier ne se sent pas en grande forme, ces derniers temps. Yano espère trouver une autre solution. Yamagata reste muet. Quant-à Makihara, il fond carrément en larmes, s'inquiétant pour la sécurité de sa femme, qui est enceinte. Wakasugi le dispense donc de participer au conflit.

Feignant un élan de bravoure, le chef Yamamori se déclare prêt à affronter Doi personnellement. Sa femme tente de l'en dissuader, et le stratagème opère : en l'absence de Sakai, le loyal Hirono s'engage à s'occuper lui-même du patriarche adverse lors de son passage à Hiroshima, bien qu'il se sente coupable vis à vis de Kaito qui lui a accordé l'asile.

Yamamori s'humilie à nouveau, pleurant de gratitude. Lorsqu'Hirono sortira de prison, si tant est qu'il parvienne à éviter la peine capitale, il s'engage à lui léguer toutes ses possessions. Toute l'énergie qu'il consacrera à faire fructifier ses affaires, ce sera pour Shozo. Sa femme surenchérit, lui rappellant qu'ils n'ont pas d'enfant et que par conséquent, ils voient en lui leur héritier.

Si Wakasugi et les autres semblent y croire dur comme fer, difficile pour les spectateurs avertis que nous sommes de ne pas percevoir une certaine exagération dans tout ce cirque. Toujours est-il que Yamamori lui remet un peu d'argent de poche à Hirono afin qu'il profite un peu de la vie avant de commettre son assassinat.

La scène suivante est particulièrement troublante : Hirono y a un rapport charnel avec une prostituée qui se révèle brutal, presque désespéré. Tout porte à croire que Fukasaku cherchait ici à entacher le portrait trop lisse du personnage, plus proche d'un personnage ninkyō que du jitsuroku. L'interaction n'a rien de chevaleresque et Hirono consomme la femme comme il consomme la violence, sans amour ni empathie. Jusque dans son intimité, l'ancien militaire reste un produit du chaos.

Hirono passe sa "probable " dernière nuit avec une prostituée.
Hirono passe sa "probable " dernière nuit avec une prostituée.

Vers une guerre totale

Le moment fatidique arrive dans l'après-midi pluvieuse du 16 octobre 1949. Croisant Doi dans le couloir du quartier général du Kaito-gumi où il réside, Hirono échange quelques mots et part l'attendre à l'extérieur avec l'arme du crime. Touché, Doi tente tant bien que mal de prendre la fuite tandis que les hommes de Kaito s'efforcent de maîtriser Hirono, mais celui-ci parvient à se libérer et poursuit sa cible sous la pluie, vidant le reste de son chargeur. Les hommes de Kaito renoncent à le poursuivre pour mettre en sécurité le patriarche mortellement blessé.

Nous retrouvons Hirono dans une planque obtenue avec le concours de Madame Yamamori. Wakasugi lui apprend que Doi est hospitalisé et que ses hommes recherchent Yamamori. Compte-tenu de la forte présence policière, l'ex capitaine des Doi lui demande d'attendre ; mais a peine ont-il raccorchés que quelqu'un frappe à la porte. C'est ce bon vieux Kanbara, qui prétend venir de la part du patron. Hirono se montre tout d'abord suspicieux, mais après tout, seul le couple Yamamori connaît la planque.

Trop peu méfiant, Hirono se résigne à le suivre, mais Kanbara simule une panne de voiture au beau milieu d'un tunnel et profite de l'arrivée d'un autre véhicule pour s'escamoter à l'anglaise. Notre anti-héros prend alors la fuite, et le narrateur profite d'un arrêt sur image pour nous indiquer que son unique recours était de retourner en prison. On peut donc légitimement déduire qu'il est parvenu à fuir ses poursuivants mais s'est livré de lui-même, ce qui lui aura permis d'éviter la peine capitale.

Après l'ellipse, nous le retrouvons au parloir avec Wakasugi, qui l'informe que Doi a succombé à ses blessures et que Sakai est de retour au sein du clan. Hirono l'implore de rester auprès de Yamamori, mais Wakasugi commence à se méfier du patriarche : pourquoi a-t-il envoyé Kanbara ? Malheureusement, le temps de la visite est écoulé et la discussion est interrompue par le gardien. Hirono a tout juste le temps de lui promettre qu'il le rejoindra à sa sortie de prison.

Lors de la scène suivante, Wakasugi convoque Kanbara, qui ne se méfie pas le moins du monde. Nous sommes alors le 17 décembre 1949. Seiichi Kanbara meurt abattu d'une balle entre les deux yeux.

Wakasugi braque Kanbara
Balle au centre !

Les réjouissances ne sont hélas que de courte durée. Dans la séquence qui suit, nous voyons les policiers examiner une carte de la ville qui leur a été déposée par un corbeau anonyme. La résidence des parents de la maîtresse de Wakasugi y est indiquée, le plaçant immédiatement en tête de la liste des suspects. Ce dernier, qui devait fuir le lendemain matin vers Osaka avec sa compagne, comprend rapidement qu'il y a anguille sous roche lorsque les chiens se mettent à japer.

Sa belle famille tente bien d'entraver les recherches, mais les policiers ne sont pas nés de la dernière pluie et l'ancien capitaine des Doi est découvert. Acculé, il ouvre le feu sur les officiers et se fait tirer dessus en retour. Touché au ventre, Hiroshi Wakasugi trépasse d'une balle en plein coeur.

Acte 2 : Du Ninkyō au Jitsuroku

Dans la première partie du film, le déshonneur ne se voyait pas encore frontalement, même s'il infusait progressivement. Bien qu'ils ne soient pas exempts de défauts, Hirono, Sakai et Wakasugi incarnaient des Yakuzas relativement exemplaires en comparaison de leurs compagnons, qui faisaient plutôt office de faire-valoir, et qui apportaient même une certaine touche comique.

Il apparaît cependant évident à ce stade que quelque chose ne tourne pas rond : Kanbara a trouvé la cachette pourtant tenue secrète d'Hirono, Wakasugi a été dénoncé à la police... on est donc tenté de se demander à qui profite le crime. Et vous savez ce qu'on dit, "le Diable se cache dans les détails".

Nous allons maintenant voir qu'après s'être evertué à poser un faux cadre de légitimité, le réalisateur s'emploie dans cette seconde partie à le dynamiter.

Annes 50 : Guerre de Corée et Ascension

Fukasaku nous gratifie de quelques images d'archive de la guerre de Corée tandis que le narrateur nous introduit le nouveau contexte. Le Yamamori-gumi a continué de prospérer grâce à un contrat de fourniture de munitions avec l'armée américaine.

Mais avec cette croissance soudaine et ce gain de notoriété, leurs hommes deviennent hors de contrôle. Le véritable déclin commence lorsqu'ils se mettent à dealer du philopon, une drogue populaire du moment - plus de 1,5 millions de consomateurs - qui est un dérivé de la méthamphétamine.

Ce commerce, bien que rentable, ne semble cependant pas faire l'unanimité au sein de la famille Yamamori. Ainsi, nous voyons Sakai débarquer chez Toshio Arita, un kobun de Uichi Shinkai (qui a entre-temps fondé sa propre famille affiliée) pour le réprimander.

C'est sans compter sur l'arrivée du nouveau patriarche Shinkai, qui ne semble pas enchanté de voir le capitaine s'immiscer dans ses affaires. Même s'ils se tiennent, ses arguments prêtent à sourire : Shinkai reproche à ses supérieurs de ne leur laisser que des miettes, les contraignant au trafic pour arrondir les fins de mois. C'est particulièrement cocasse quand on observe le glow-up vestimentaire des différents protagonistes !

Shinkai et Sakai
Shinkai a beau dire, les affaires ont l'air de plutôt bien tourner...

Toujours est-il que Tet-san ne semble pas totalement sourd aux arguments de son kōhai. Plutôt que d'envenimer le conflit, il décide de demander l'arbitrage du boss. Mais n'en demeurant pas moins le senpai de Shinkai et son supérieur hiérarchique, il se doit de ne pas perdre la face et décide de saisir la marchandise. Cet incident mineur ne sera pas sans conséquences sur la suite des événements.

Le Yamamori-gumi en 1950

Yamamori n'avait pas menti en promettant à Hirono de faire fructifier l'argent du clan. Outre les nouveaux costumes bien taillés de nos gangsters, le nouveau bureau familial dégage une impression de luxe et de prospérité, très éloigné du taudis qui leur faisait office de quartier général dans les années 40.

Le noyau reste le même, mais tout le monde semble avoir pris du galon.

En un an, les "soldats" sont devenus des officiers, voir les patriarches de leur propre famille affiliée. Qui plus est, tout le monde semble avoir bénéficié d'un subtil relooking, à commencer par le patron lui-même. Cheveux courts, petite moustache et tenue traditionnelle... Yamamori semble beaucoup plus digne que dans l'Acte 1.

Le moment est me semble opportun pour vous présenter un organigramme actualisé.

Bien que l'organisation Yakuza ait une structure pyramidale, il n'est pas toujours évident de s'y retrouver. Nous avons vu que les patriarches Kaito et Okubo sont tout deux au même niveau hiérarchique, chacun patron d'une branche. Si je l'ai ici traduit par patriarche, Yamamori est également l'Oyabun de sa propre famille, subordonnée au clan Okubo.

Sakai et Arata sont tout deux Wakagashiras, que l'on traduit généralement par Capitaine. Pour autant, dans la hiérarchie Yamamori, Sakai est toujours le supérieur du patriarche Shinkai (qui est également oyabun de son clan, ou encore Kumichō qui est un terme équivalent).

Makihara, comme Shinkai, a fondé sa propre Edake, littéralement branche ou succursale, qui reste subordonnée au Yamamori-gumi et à ses officiers.

Yano justement a été promu Capitaine adjoint et se positionne donc au dessus de Ueda dans la hiérarchie du clan, ce dernier étant pour sa part Shateigashira, c'est à dire chef des cadets, souvent traduit par lieutenant.

Yamagata n'est pas particulièrement monté en grade mais fait partie des membres fondateurs ayant une relation privilégiée avec le boss Yamamori, de même qu'Hirono qui croupit toujours à l'ombre. Ils ne sont donc pas de simples soldats (kobuns) à ce stade, mais plutôt des Shateis.

Tout cela est un peu fastidieux, je vous l'accorde, mais si vous êtes encore là c'est que vous êtes passionnés, et il est important de bien cerner les rapports de force pour avoir toutes les clés de compréhension des intrigues à venir.

Réunion au sommet et opportunisme stratégique

Revenons maintenant à l'intrigue. Nous retrouvons toutes ces figures connues dans le bureau du boss Yamamori, où se tient une réunion initiée par le capitaine Sakai. Ce dernier rapporte les propos tenus par Shinkai mais, contre toute attente, il semble lui donner raison. Pas à propos du trafic de philophon, mais à propos de la répartition des gains. Sakai trouve la commission du boss trop élevée au regard de leurs effectifs accrus.

Il a visiblement approfondi le sujet avec Ueda et estime que si le pourcentage peut rester le même pour les salles de paris, mais qu'il faudrait exempter les pachinkos et les bars d commission. Pour Sakai, il s'agit de prendre une certaine indépendance financière afin de ne plus dépendre du parrain. Il précise même que c'est déjà le fonctionnement de la plupart des autres principaux syndicats Yakuzas.

Yamamori semble dubitatif, d'autant qu'il s'attribue tout le mérite de l'ascension du clan : c'est lui qui a fait fructifier la petite monnaie ramenée par ses gars en l'investissant dans de plus grosses entreprises. Toujours aussi théâtral, il leur reproche d'avoir oublié et se tourne pour bouder, visiblement très contrarié.

Contrarié, Yamamori boude
Visiblement contrarié, Yamamori fait du boudin.

Ueda, qui s'est totalement intégré au clan malgré qu'il leur ait initialement été imposé par le boss Okubo, partage le point de vue de son Capitaine. 70% de commission, c'est un taux trop élevé. Le manchot reproche à Yamamori de se donner en spectacle dans son onéreuse voiture étrangère alors que les jeunes sont sous-payés. L'argument s'entend et fait même écho à de nombreuses réalités professionnelles - oui patron, cette balle perdue est pour vous.

Et soudain, retournement de situation ! Alors que c'est lui qui a initialement mis le sujet sur le tapis, voilà que le patriarche Shinkai exprime son désaccord, affirmant que le plan de Sakai ferait perdre son statut à Yamamori, et que seuls quelques privilégiés profiteraient de cette réforme Une insinuation lourde de sens qui n'est pas au goût du Capitaine.

Mais Shinkai persiste et signe, la part du boss doit rester intacte, et le reste doit être distribué plus équitablement. Yano approuve, ajoutant qu'ils ont tout à perdre à se diviser et qu'ils doivent rester unis. Yamamori choisit ce moment à priori favorable pour cesser de bouder et remettre la décision au vote de ses officiers. Il ne peut cependant pas s'empêcher de culpabiliser Sakai dans l'espoir d'influer le vote. Du grand Yamamori, qui préfère manipuler que d'assumer lui-même une décision.

Au final, seuls Shinkai et Yano sont contre la solution du capitaine. Ces derniers laissent exploser leur frustration et la tension monte d'un cran. Furieux, ils s'apprêtent à quitter le bureau mais Sakai rappelle Shinkai à l'ordre : Arita va leur attirer des ennuis avec la police, il lui ordonne donc de le tenir à l'écart pour les six prochains mois.

Cette scène, en apparence banale, illustre en réalité l’érosion du pouvoir de Yamamori. Quand Sakai, son capitaine loyal, ose contester la commission du boss et invoquer la logique « moderne » des autres clans, il s’affirme déjà comme une force autonome. C’est une attaque directe contre l’autorité quasi-paternelle du patriarche.

Le vote demandé par Yamamori confirme cette fragilité : censé donner une façade démocratique, il se transforme en théâtre de culpabilisation. Yamamori n’impose plus, il manipule. La loyauté qui cimentait le clan se fissure sous le poids des rancunes et des calculs.

La fracture est nette : Sakai et Ueda incarnent une ambition pragmatique, tournée vers l’autonomie et l’argent. Shinkai et Yano, eux, défendent une fidélité plus traditionnelle au boss. Yamamori, pathétique et dépassé, se replie dans un rôle de victime, multipliant chantage affectif et bouderies théâtrales. Un véritable paternel toxique, incapable d’inspirer le respect.

C’est là que Fukasaku se démarque radicalement du ninkyō eiga : au lieu d’exalter la loyauté et l’honneur, il montre des yakuzas minés par l’argent, le ressentiment et les petites intrigues. Le tout s’inscrit dans un contexte précis : le Japon de l’après-guerre, enrichi par la guerre de Corée, où la prospérité rapide attise jalousies et rivalités. La scène devient une métaphore limpide du capitalisme : un patron qui s’enrichit ostensiblement, des subalternes sous-payés, et des cadres intermédiaires qui tentent de redistribuer les cartes. Sans respect, pas d’honneur.

Les ficelles de la manipulation

La séquence suivante adopte le point de vue du patriarche Shinkai, qui informe son subalterne de la décision de Sakai. Arita lui fait alors une révélation explosive : le patriarche Yamamori revend la drogue saisie par son capitaine à Hiroshima. Si la chose semble tout à fait plausible compte-tenu de la duplicité de l'Oyabun, Arita ajoute que Sakai est probablement dans le coup. Il propose alors de lui introduire quelqu'un qui souhaite le rencontrer.

Ce quelqu'un, c'est Shoichi Kanamaru, le politicien qui était allié à la famille Doi dans l'acte 1. Dans une scène qui est le parfait miroir de la rencontre de Yamamori et de Nakahara, le conseiller municipal déploie son arsenal rhétorique et place Shinkai devant une offre impossible à refuser : son soutien pour le hisser en héritier de Yamamori, à condition d’écarter Sakai. Pour sceller cette alliance, il lui offre une aide inattendue : trois vétérans du clan Doi, ceux-là même qui avaient passé Kanbara à tabac.

Cette séquence illustre à merveille l’entrelacement du politique et du criminel. En miroir exact de la rencontre Yamamori–Nakahara, Fukasaku montre que les mêmes mécanismes de séduction, de manipulation et d’opportunisme irriguent autant les assemblées que les clans. Le politicien et le yakuza se livrent au même jeu : acheter des fidélités, distribuer des privilèges, instrumentaliser leurs rivaux. Mais là où Yamamori déployait sa verve théâtrale pour se poser en protecteur, Kanamaru agit comme un marionnettiste cynique, offrant à Shinkai non seulement un avenir de chef, mais aussi des hommes de main recyclés parmi les vaincus d’hier.

L’alliance entre Shinkai et Kanamaru marque ainsi une double trahison : contre Sakai, mais aussi contre toute idée de loyauté durable, puisque même les anciens adversaires deviennent monnaie d’échange. Fukasaku enfonce encore le clou : dans ce monde, tout n’est que duplicité et pragmatisme brutal.

La parole revient ensuite au narrateur, dans le plus pur style documentaire du jitsuroku eiga. Ce résumé rétrospectif souligne l’importance de la scène dans l’intrigue, tout en servant de transition vers un moment dramatique : Shinichi Yamagata, dissimulé à l’angle d’un bâtiment, observe en silence. Mais le shatei n’a pas le temps d’avertir son capitaine. Découvert, il est abattu sur-le-champ, en cette nuit du 28 octobre 1954.

Yamagata monte en voiture pour prévenir son capitaine du complot
Camarade d’Hirono, supposément depuis l’armée, Yamagata est froidement rayé de l'intrigue.

Ce recours au narrateur illustre l’ADN même du jitsuroku eiga : un mélange de récit dramatique et de chronique quasi-documentaire. La voix off agit comme une caution journalistique, rappelant que derrière les intrigues romancées se profile une mémoire historique, faite de dates, de noms et de bilans macabres. En soulignant l’importance de la scène, le narrateur légitime l’événement comme s’il s’agissait d’une archive authentique.

La mort de Yamagata, quant à elle, illustre la brutalité avec laquelle Fukasaku traite ses personnages secondaires : pas de glorification, pas de pathos, mais une disparition sèche, implacable, comme on raye une ligne dans un rapport de police. Là encore, le film se distingue radicalement du ninkyō eiga, où chaque sacrifice aurait été magnifié par le tragique et l’honneur.

Philopon et poudre aux yeux

La séquence qui suit s'ouvre sur Arita et ses hommes riant aux éclats. Soudain, ne voiture surgit, de laquelle descendent Sakai et ses hommes qui confrontent sans détours le capitaine du Shinkai-gumi. Bien qu'aucun témoin direct n'ait assisté au crime, le tireur qui s’est rendu à la police se révèle être l’un de leurs dealers de philopon. La situation frôle l’escalade, mais Sakai impose un ultimatum clair : Arita doit quitter la ville.

Imperturbable, le capitaine inféodé réplique, posant innocemment la question qui fâche : quelle est l’origine du philopon revendu par Yamamori ? Sakai reste interdit, offrant à Arita l’occasion parfaite de le ridiculiser devant ses hommes et de prendre l’ascendant psychologique.

Cette confrontation illustre le subtil jeu de pouvoir au sein du jitsuroku eiga : l’humiliation publique devient un instrument stratégique. Arita utilise la naïveté apparente du capitaine du Shinkai-gumi pour déstabiliser Sakai, montrant que le contrôle n’est jamais total, même pour un lieutenant expérimenté. La scène révèle également la complexité des loyautés : Sakai, censé représenter l’autorité du clan Yamamori, se retrouve pris au piège par la duplicité et la ruse, tandis qu’Arita exploite l’information et le timing pour inverser temporairement le rapport de force. Fukasaku souligne ainsi que, dans ce monde, le pouvoir est autant une question d’intelligence et de manipulation que de force brute, et que les alliances peuvent se révéler aussi fragiles que les personnages qui les composent.

En toute logique, la scène suivante nous dépeint une confrontation entre Tet-san et son Oyabun. Sakai met Yamamori face à ses contradictions. Le patriarche se justifie comme il peut, arguant qu'il fallait bien faire quelque chose de la came saisie, et qu'il s'est même donné la peine de l'acheminer jusqu'à Hiroshima pour éviter les soupçons de la police, rendez-vous compte !

Mais la sauce ne prend pas. L'image de Tetsuya est écorchée, et il ne digère pas l'humiliation. Yamamori s'insurge en retour, le rappellant au code : c'est lui, le boss. Mais dans le même temps, il avoue à demi-mot que c'est aussi parce que Sakai l'a contraint à réduire ses gains et qu'il doit joindre les deux bouts à sa manière. Cette fois encore, le patriarche se victimise et joue de culpabilisation, invitant son capitaine à partir s'il n'est pas content.

C'en est trop pour Sakai, qui, dans une tirade particulièrement percutante, traite Yamamori de palanquin - une chaise ou litière portée à bras d'hommes dans les pays d'Asie. La vérité est sans appel, ce sont les hommes du clan qui font tout le boulot et qui versent le sang.

Sakai insulte le boss de "palanquin"
"Tu penses pouvoir t'en sortir tout seul, palanquin ?!"

Sakai tente de le ramener à la réalité : tout l'or du monde ne lui permettra pas de gagner un combat. Yamamori s'insurge à nouveau alors que son capitaine s'éloigne. Ce dernier fait brutalement volte face, le contraignant à se rasseoir. Il lui suggère alors d'expulser Shinkai et Arita du clan : il a en effet appris par la veuve de Yamagata que ces deux-là se sont alliés aux vestiges de la famille Doi. Puis il quitte le bureau, signifiant une dernière fois à son chef qu'il n'est qu'un homme de paille et qu'il prend les choses en main à compter d'aujourd'hui.

Cette confrontation marque un tournant symbolique dans la hiérarchie du Yamamori-gumi. Sakai, jusqu’ici capitaine loyal, prend position face à son Oyabun, dénonçant ouvertement les contradictions et la duplicité de Yamamori. La scène illustre la fragilité de l’autorité traditionnelle : le boss, bien qu’officiellement au sommet, se retrouve mis en échec par ses lieutenants, qui possèdent désormais le savoir-faire et le soutien nécessaires pour agir indépendamment.

Madame Yamamori, qui s'était tenue à l'écart de l'altercation, fait alors son entrée pour rabrouer son époux. Elle lui rappelle que c'est lui le patron, et qu'il ne peut accepter d'exclure Shinkai, qui prend toujours son parti. Mais Yamamori ne s'émeut pas : ses deux kobuns peuvent bien s'entretuer, Lui est au dessus de tout cela, et les jeunes finiront bien par s'apercevoir qu'il est bien plus qu'un palanquin.

Loyauté à feu perdu

Si son orgueil semble en avoir pris un sacré coup, l'altercation a également ravivé sa flamme calculatrice. Ueda soutient Sakai ? Qu'importe, Yamamori décide de le convoquer pour traiter avec lui directement. Le rendez-vous est fixé le lendemain matin, après la séance du manchot chez le barbier. L'oyabun passe alors un second coup de fil. La réalisation insiste lourdement sur la composition du numéro, mais l'appel en lui-même ne nous est pas montré.

La transition montre immédiatement le rasoir du barbier d'Ueda, mais ce n'est pas cette lame qui sera l'instrument de la Faucheuse. Des yakuzas débarquent subitement dans le salon et criblent le lieutenant de balles dans un superbe plan de cinéma qui joue avec les miroirs du décor. Nous sommes le 29 octobre 1954, et Sakai vient de perdre un frère doublé d'un précieux allié.

Ueda est abattu lors de sa séance chez le barbier
Empêtré dans sa blouse, Ueda n'a même pas le temps de réagir.

La mise à mort d’Ueda illustre parfaitement la volatilité des alliances dans le monde du jitsuroku eiga : un lieutenant loyal et précieux peut tomber du jour au lendemain. Fukasaku transforme également un décor quotidien, le salon de barbier, en théâtre de la mort, montrant que le danger rôde partout, même dans un lieu supposé anodin.

Cette exécution sert de pivot dramatique. Ueda n’est pas seulement un lieutenant : c’est le trait d’union entre Sakai et les hommes du clan Yamamori. Sa disparition fragilise le capitaine, le privant d’un allié stratégique et d’une caution opérationnelle, tout en révélant que les complots et trahisons ne concernent pas uniquement les grands patrons. Chaque homme de rang intermédiaire devient une pièce interchangeable dans la lutte de pouvoir.

Thématiquement, la mort d’Ueda renforce la logique du jitsuroku : contrairement aux ninkyō eiga, où les personnages centraux agissent avec loyauté et honorabilité, Fukasaku montre ici que la survie dépend autant de la chance que des alliances, et que le sang versé n’est jamais glorifié. La scène illustre aussi la tragédie ordinaire des yakuzas : même les hommes compétents, intègres ou pragmatiques ne sont pas protégés par le statut ou le mérite.

Enfin, sur un plan narratif, la séquence sert de catalyseur pour la suite. La mort d’Ueda intensifie la rupture entre Sakai et Yamamori, justifie la réorganisation du clan et renforce la tension dramatique, posant le cadre pour la confrontation finale entre les lieutenants ambitieux et un Oyabun dépassé.

Représailles : une chronique sanglante

La narration reprend alors la main, exposant l’escalade du conflit après l’exécution d’Ueda. La caméra portée, tremblante et nerveuse, nous plonge au cœur du chaos : les hommes s’agitent, s’arment, tandis que Sakai reste au centre de la tourmente. Chaque mouvement, chaque geste est capté dans une urgence brutale, traduisant à la fois la tension qui monte et le désordre qui menace d’engloutir le clan.

Les rixes s’enchaînent, chaque coup, chaque fusillade captée dans un rythme effréné. Les sous-titres tombent comme des entrefilets nécrologiques : 16 novembre 1954 – un membre du Shinkai abattu, 20 novembre – plusieurs grièvement blessés, 25 novembre – deux anciens Doi éliminés. La musique martèle l’action : percussions saccadées, solos de guitare tranchants, chaque note amplifiant la spirale de violence. L’apogée survient avec Toshio Arita : lors d’un contrôle de police, il abat un officier, fonce à travers un barrage et termine sa course en tonneau. La date du 6 décembre 1954 marque son arrestation, un instant de calme relatif après la tempête.

En effet, après le chaos des semaines précédentes, une accalmie apparente s’installe dans la bande-son, comme si le souffle du film se retirait un instant. Mais la tension reste palpable : sur un quai de gare, Uichi Shinkai est froidement poignardé par des policiers – ou peut-être des yakuzas déguisés. Nous sommes alors le 11 décembre 1954. Par ce changement de rythme, Fukasaku joue ici avec le temps : même après les premières vagues de violence, la mort frappe toujours, imprévisible et inexorable.

Shinkai meurt poignardé par des hommes en uniforme de policier
Le narrateur souligne l’ampleur de la victoire de Sakai, la qualifiant d’unilatérale. 

La libération d’Hirono

Après six longues années d’incarcération, Shozo Hirono est enfin libéré sur parole. Yano l’accompagne, et un kobun anonyme, visiblement tout content, l’accueille avec un enthousiaste "Aniki". Ce dernier aura son importance, mais je n’ai pas réussi à identifier son nom. Nous l’appellerons donc simplement Kobun. Si vous avez des informations, n'hésitez pas à me les transmettre en commentaire et j'adapterai l'article.

Yano informe Hirono que le couple Yamamori est venu le voir, bien qu’ils ne soient pas physiquement présents à ce moment-là. Rapidement, nous retrouvons Hirono, Yano et le couple assis autour de la table d'un restaurant, tandis que Kobun reste respectueusement accroupi derrière l’ancien détenu.

Le "Palanquin" le met alors au parfum : Ueda et Shinkai sont morts ; et Sakai qui n'a plus de rivaux a monté sa propre compagnie. Bien évidemment, il se garde toutefois d'évoquer les circonstances de la mort de Yamagata, ou encore le fait qu'il a lui-même commandité l'assassinat du pupille d'Okobo.

Sakai, qui désormais l'ignore totalement, envisagerait même de le déposséder de la famille, ce qui est une violation du code ! "Où est l'honneur là-dedans ?" a-t-il l'effronterie de demander à Hirono, outré. Bref, c'est reparti pour le cinéma de Yamamori, définitivement meilleur Yakusha que Yakuza. Toujours aussi théâtral, l'oyabun-palanquin fond en larmes et sanglotte dans son mouchoir. Sa femme prend alors le relai, indiquant qu'il ne reste plus que Yano qui leur soit fidèle, et qu'ils ont besoin d'Hirono pour fédérer les autres membres du clan.

Elle l'avertit également de la jalousie supposée de Sakai et de ses intentions meurtrières. Hirono tombe des nues. Yamamori saisit alors la perche tendue par son épouse pour demander à notre honorable yakuza d'éliminer le capitaine en disgrâce. Hirono semble abasourdi par ces mauvaises nouvelles, mais il a la présence d'esprit de temporiser, demandant plus de temps pour appréhender la situation, ajoutant ensuite qu'il ne les décevra pas.

Le bon patriarche rayonne, son chagrin vraisemblablement envolé, et ressert une coupe de saké à son "enfant" le plus loyal tandis que Madame approuve avec bienveillance. Charitable, le parrain propose alors, malgré la crise économique qu'il traverse, de couvrir ses frais si Hirono s'engage à faire ce qu'il lui dit. Avec la fluidité d'une mise en scène bien orchestrée, l'épouse lui tend une première enveloppe.

La déclaration qui suit est totalement surréaliste : Yamamori quitte la table, prétendant avoir d'autres rendez-vous, et demande à Hirono de régler l'addition avec l'argent que son épouse vient de lui donner. Yano s'éclipe également, laissant Hirono seul avec Kobun. Ce dernier demande combient contient l'enveloppe. Réponse d'Hirono : 12 000 yens.

Kobun est outré, car le patron vient d'investir dans une société de bateaux de course dont il est devenu le directeur général. Entrepreneur respecté, Yamamori a organisé une somptueuse soirée Geiha à Nagoya pas plus tard que la veille. Kobun évoque alors la promesse que Yamamori avait faite à Hirono avant qu'il n'aille éliminer Doi : lui céder sa propriété à sa sortie de prison.

Hirono et le Kobun restent seuls dans le restaurant avec l'ardoise du boss
Suite aux révélations du Kobun, Hirono reste perplexe.

Hirono se rend ensuite chez la veuve de Yamagata pour adresser une prière. La femme s'active à remettre l'autel du défunt en ordre — portes du placard refermées, photo de Yamagata replacée — mais Hirono ne le remarque pas. Il demande alors si son ami était le père du bébé ; la femme confirme, sans grande conviction.

Toujours aussi crédule, notre honorable Yakuza se recueille sous le regard empli d'appréhension de la veuve. Un homme entre alors dans l'habitation, demandant qui est là. C'est Tetsuya Sakai, portant un paquet-cadeau. Le malaise entre les deux hommes est palpable. La femme s'esquive avec l'enfant dans les bras.

Les deux yakuzas s'installent, et Hirono interroge Sakai : est-il en couple avec la veuve ? Le capitaine confirme, précisant que l'enfant est le sien. Hirono explique alors que seul Yamamori est venu le voir à sa sortie de prison. La discussion glisse sur le conflit entre l’oyabun et le capitaine. Sakai exprime son dégoût : si Yamamori avait été un homme de parole, ni Shinkai, ni Yamagata, ni Ueda n'auraient eu à mourir.

Hirono lui rappelle que le chef reste le chef. Sakai réplique que leur jugement a été mauvais, qu'ils ont manqué de discernement pour évaluer un bon dirigeant. Il évoque son nouveau projet : une compagnie de fret maritime impliquant Makihara et les autres, ce qui leur permettant de s’affranchir de Yamamori et de s’allier au Kaito-gumi. Hirono est invité à les rejoindre.

Hirono révèle alors que Yamamori lui a demandé de tuer Sakai. Il tend la main vers la poche intérieure de son veston, déclenchant une réaction de panique immédiate chez Sakai. Contre toute attente, il se content de dégainer un paquet de cigarettes. On connaît désormais la scène qui a inspiré Yeo lors du dialogue avec le docker dans le jeu Fading Afternoon.

Hirono sort un paquet de cigarettes
Sakai se méprend quant aux intentions d'Hirono.

Hirono confesse alors à Sakai que si Wakasugi était encore vivant, il n'aurait jamais rallié à nouveau le clan Yamamori. Mais les choses étant ce qu'elles sont, il souligne qu’ils ne sont pas devenus des hommes de Yamamori pour s'entre-tuer. Bien que l'oyabun ne soit pas un bon patron, Hirono nourrit encore l'ambition de reconstruire la famille avec les survivants, pour que le sacrifice des défunts ne soit pas vain. Avant de partir en voyage, il demande à Sakai de faire la paix avec Yamamori durant son absence.

La réponse de Sakai est pour le moins énigmatique : "Je comprends."

Vers la naissance du Sakai-gumi

Fort heureusement, le rythme effréné du film ne nous laisse pas longtemps dans l'attente. Sakai fait irruption dans la résidence du patron à la nuit tombée, et il n’est visiblement pas venu pour enterrer la hache de guerre. Ignorant les supplications des kobuns en faction, il pénètre dans la chambre du couple Yamamori et dégaine son sabre, défiant l’oyabun, lâchement accroché à son épouse, de le tuer lui-même.

Sakai menace Yamamori à l'aide d'un sabre
Il fait moins le malin le "palanquin" !

Comme nous l'explique gravement le narrateur, le coup de pression de Sakai eut l'effet escompté. Yamamori annonça son retrait des affaires, laissant le champ libre à Sakai pour créer son entreprise de fret maritime. Lors de l'inauguration, Makihara informa Sakai du plan de Yano visant à empêcher l'alliance avec le Kaito-gumi. La réponse de Kaito fut immédiate et implacable : il dépêcha un escadron de la mort à Hiroshima pour s'occuper de son vieil ami. Shuji Yano rendit son dernier souffle le 18 février 1956.

De l’Art de retourner sa veste

Passé cet interlude aussi expéditif que la décision de Sakai, nous retrouvons Hirono dans une salle de jeu à Matsuyama, sur l'île de Shikoku. Il reçoit alors un appel de Makihara, qui est plongé dans la pénombre en compagnie d'une personne non identifiée. Makihara annonce l'assssinat de Yano par les hommes du Sakai-gumi. Ils doivent s'entretenir d'urgence, aussi Hirono consent-il a le rejoindre.

Le plan suivant nous montre une course de hors-bord. Makihara accueille Hirono et le guide à son bureau, éludant la question de son ami quant-aux autres participants. Quelle n'est pas sa surprise de tomber nez à nez avec Yamamori savourant un cigare.

Les plus attentifs d'entre vous l'auront venir, le fait que Yamamori occupe la fonction de Directeur dans une compagnie de courses nautiques ayant déjà été évoquée. Hirono fait cependant part de son étonnement à Makihara, qu'il pensait du côté de Sakai. Celui-ci s'esclaffe tandis que Yamamori se décide enfin à endosser son rôle de boss, reprochant à Hirono d'avoir tout raconté à Sakai plutôt que de s'acquitter de sa tâche.

Toujours aussi manipulateur, il évoque le chantage dont il a été victime et fait peser sur lui le poids de la culpabilité de la mort de Yano. Il poursuit, révélant son intention de tuer Hirono pour venger Yano avant que Makihara ne le stoppe.

Makihara prend alors le relai, demandant à Hirono de se joindre à eux pour faire tomber Sakai.

Hirono et Makihara
Les conspirations s'enchaînent sans laisser au spectateur le temps de souffler.

Cette séquence marque un nouveau basculement dans la mécanique de trahisons qui alimente le film. La mise en scène insiste sur l'isolement d’Hirono – d'abord dans la salle de jeu, puis dans le huis clos du bureau où l'attend Yamamori, ressurgi tel un spectre du passé. L’apparition du boss, confortablement installé avec son cigare, contraste avec l'image pathétique qu'il offrait jusque-là : il n'a pas changé de nature, mais de stratégie. Son art de la manipulation reprend toute sa force, transformant Yano en monnaie d'échange émotionnelle et retournant la culpabilité sur Hirono.

Plus encore, la scène révèle la plasticité des alliances dans le jitsuroku eiga. Makihara, qu'on croyait fidèle à Sakai, se rallie à Yamamori sans la moindre gêne, confirmant que dans cet univers, la loyauté n’est qu’un masque temporaire. C'est moins une question de principes que de survie et d'opportunisme. Hirono, au contraire, reste prisonnier d’une conception plus "pure" du clan et de l'amitié, ce qui le condamne à subir constamment les coups de théâtre des autres.

Fukasaku souligne ici à quel point les rapports de force sont mouvants et fragiles. Ce qui semble être une alliance solide n’est jamais qu’un échafaudage instable, prêt à s’effondrer au gré des calculs ou des rancunes. Cette scène est donc moins une révélation de "traîtres" qu’une démonstration éclatante de la logique du film : personne n'est vraiment fiable, et même les liens les plus sacrés se dissolvent dans le tourbillon du pouvoir et de l'argent.

Yamamori prétend laisser le choix à Hirono, tout en lui signifiant qu'il lui a montré ce qu'il valait en tant que "génie du crime" et qu'il ne faurait pas revenir pleurer plus tard. C'est que l'Oyabun déchu prend son rôle très au sérieux, s'accrochant à son cigare et à ses lunettes comme si ces seuls accessoires suffisaient à le rendre crédible. S'ensuit alors une scène similaire à la première confrontation de Sakai et l'Oyabun : Hirono s'avance d'un air menaçant et, prenant appui sur le bureau, lui déclare que Sakai est peut-être mauvais, mais que Yamamori l'est tout autant. Il n'est plus dupe.

Hirono met les choses au point avec Yamamori
"Arrête de me considérer comme l'un de tes hommes."

Dorénavant, Hirono roule pour lui seul, et c'est dans cet état d'esprit qu'il ira régler ses comptes avec Sakai. Makihara lui rétorque qu'il ne sera pas en mesure de le trouver seul et commence à gribouiller au crayon rouge sur une carte.

Nous venons d'assister au plot twist ultime de ce film. Saisi d'un éclair de compréhension, Hirono demande à Makihara s'il était à l'origine de la carte indiquant la planque de son frère-juré à la police. Makihara reste silencieux, Yamamori botte en touche avec cynisme. Hirono se détourne et quitte les lieux.

Ce qui est particulièrement frappant dans cette scène, c'est la mise à nu du théâtre des faux-semblants. Yamamori joue au “génie du crime” mais ses accessoires – cigare, lunettes – ne masquent plus son vide d'autorité. Hirono, lui, a franchi un cap : il n’est plus l'exécuteur loyal, mais un homme qui a vu derrière le rideau et refuse désormais d’être dupe. La révélation de la trahison de Makihara agit comme le dernier clou dans le cercueil de toute idée de fraternité clanique.

Tandis qu'Hirono se rend à l'hôtel où il est censé pouvoir débusquer Sakai, le fourbe Makihara décroche le téléphone et compose un numéro. Nous ne connaissons que trop bien ce mode opératoire et savons à quoi nous attendre.

Un serment brisé

Sans surprise, Hirono tombe dans un guet-apens et est rapidement maîtrisé par les hommes de Sakai, qui l'interroge sur ses motivations. Hirono lui avoue avoir rompu tout lien avec leur ancien patriarche et être venu de son propre chef. Dans un acte lourd de symbolique, il sort la coupe de saké du serment de sa poche, la laisse tomber au sol et l'écrase avec son pied. Par ce geste, les deux truands ne sont plus frères. Hirono s'allonge alors confortablement sur le lit et invite Sakai à en finir, précisant qu'il continuera à le prendre pour cible si celui-ci l'épargne.

Le geste d'Hirono écrasant la coupe de saké est l'un des actes les plus radicaux du film : il matérialise la fin de toute fraternité clanique. Ce n’est pas seulement Sakai qu'il renie, mais tout le système qui a trahi ses propres codes. Le rituel sacré, réduit en miettes, devient le symbole de la faillite morale de cette organisation.

Shozo et Tetsuya sont tout deux allongés sur un lit.
Toute réconciliation semble compromise entre Shozo et Tetsuya.

Cependant, Tetsuya insiste. Yamamori se fiche du code d'honneur, et il n'y a qu'en ateignant le sommet qu'ils pourront changer les choses. L'ancien capitaine est même prêt à laisser sa place à Shozo, ouvrant la porte vers un potentiel futur sous la bannière du Hirono-gumi. Mais Hirono n'en démord pas.

Après une discussion à coeur ouvert, Hirono lui donne alors un conseil : "Le chasseur est plus fort que la proie, ne baisse pas ta garde." Sakai renonce cependant à l'éliminer et lui donne un pistolet avant de descendre du véhicule. Sans se rendre compte qu'il est suivi, il entre dans un magasin de jouets, prévoyant d'acheter une poupée à son enfant. Il meurt criblé de balles ce funeste jour du 19 février 1956.

Sakai, malgré son arrogance, n’était pas qu’un antagoniste : il représentait une alternative, une volonté de reconstruire sur d’autres bases, quitte à écraser Yamamori et son hypocrisie. En proposant à Hirono de prendre les rênes, il incarnait presque une possibilité de rédemption collective. Mais, conscient que toute ambition de sommet finit inévitablement par reproduire la même logique de trahison, Hirono déclina.

La dernière image est particulièrement cruelle : Sakai, ce chef prêt à réinventer les règles, tombe non pas en pleine guerre de clans, mais en allant acheter un jouet pour son enfant. Ce contraste entre le banal et le sanglant, entre le quotidien et l’inévitable, résume parfaitement l'univers de Fukasaku : la violence n’épargne personne, elle surgit même dans les gestes les plus innocents. L'avertissement d'Hirono, qu'on aurait pu percevoir comme une menace à son encontre, trouve ici son terrible accomplissement.

Un bouquet de balles pour le défunt

La dernière scène du film se déroule lors des funérailles de Sakai. Sur fond de tambours et de chants rituels traditionnels, tout le grattin s'est déplacé pour rendre hommage au valeureux capitaine. Tous arborent le noir afin de signifier leur deuil, y compris Yamamori, le chef Okubo et ce tourne-casaque de Makihara. C'est alors que surgit un élément perturbateur.

Vêtu de son costume rose pâle, Shozo Hirono fend la foule d'un pas décidé, une main dans la poche, sous le regard plein d'appréhension de ses détracteurs. Parvenu devant l'autel, il demande à la photo commémorative de Tet-chan si cette mascarade lui convient. Puis, sans crier gare, il ouvre le feu, ciblant des présents dont un bouquet de fleurs étiqueté au nom de Shigeto Nakahara, un autre envoyé par Tsuneo Kaito, et encore un de la part de Kenichi Okubo.

Yamamori le réprimande, mais Hirono lui rétorque qu'il lui reste encore quelques balles. Enfin, il quitte les lieux sous le regard des prêtres et de la foule médusés.

Clap de fin.


Cette dernière scène cristallise toute l'ambivalence morale et l'ingéniosité stratégique de Shozo Hirono. En transformant les offrandes funéraires en cibles symboliques, il impose un jugement silencieux mais clair : la loyauté, le pouvoir et les trahisons ont un coût. Le geste est à la fois ironique et cinglant, dénonçant l'hypocrisie des survivants tout en rappelant que Hirono reste maître de son destin.

Derrière le geste brutal, Fukasaku souligne la permanence de la violence dans l’univers yakuza : même dans le deuil et les apparences de respect, la mort et la vengeance dictent les règles du jeu. Cette conclusion résume parfaitement le ton du film : un mélange de gravité, d’absurde et de tragédie humaine, où l'honneur n’est jamais absolu... et la loyauté, toujours à double tranchant.

Conclusion

Oups. Je ne pensais pas réaliser une analyse scène par scène lorsque je me suis lancé dans cette critique. Ni passer du temps à réaliser des organigrammes. Ou à rédiger une page lexique en parallèle. Je crois que je me suis un peu emporté.

Néanmoins, l'heure est venue de conclure.

Combat sans Code d’Honneur ne se contente pas de raconter l'ascension et la chute des clans yakuza : il déconstruit les mythes du genre, exposant l’absurdité des rituels, la fragilité des loyautés et le poids écrasant des ambitions. Fukasaku mêle habilement réalisme documentaire et dramaturgie extrême pour montrer des hommes ordinaires pris dans une spirale de violence, où l'honneur se négocie, se trahit et se paye au prix fort.

À travers la caméra tremblante, les ellipses temporelles, les plans audacieux et les gestes symboliques (du doigt perdu au bouquet de balles final), le réalisateur nous offre une chronique sans concession, où chaque mort, chaque trahison et chaque retournement est à la fois un drame humain et un coup de projecteur sur la société du Japon d’après-guerre.

Plus qu'un film de yakuzas, Combat sans Code d’Honneur est un manifeste cinématographique : un jitsuroku eiga qui nous rappelle que la violence, le pouvoir et l'avidité sont universels, et que derrière les codes d’honneur, il n'y a souvent que des hommes faillibles… et des choix impitoyables.

Le mot de la fin ? Il me tarde déjà de vous retrouver pour l'analyse du second film ! Et n'oubliez pas, la section commentaires est ouverte 😉

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