Outrage (2010)

« Je voulais que le public ressente une partie de la douleur physique des personnages. »
Photo du réalisateur Takeshi Kitano au Festival de Cannes
Takeshi Kitano
Réalisateur

Fiche Technique

Titre original : Autoreiji

Titres alternatifs : アウトレイジ

Genres : Policier, Drame, Thriller, Action

Pays d'origine : Japon

Durée :

Date de sortie (France) :

Réalisateur : Takeshi Kitano

Scénariste :

Producteur : Takio Yoshida

Synopsis : Le clan Sanno, principal syndicat Yakuza du Kanto, est bouleversé par des trahisons internes et des jeux de pouvoir mortels.

Bande-Annonce

Critique d'Outrage

N'y allons pas par quatre chemins, ce film a profondément divisé.

Outrage, le bien nommé ?

Takeshi Kitano nous livre ici une œuvre qui refuse toute concession : un récit de yakuza ultraviolent amputé de toute dimension chevaleresque. Les protagonistes ne sont pas seulement impulsifs et obsédés par le pouvoir ; ils semblent prisonniers d’un système où loyauté, fidélité, honneur ne sont que des mots creux, des notions que l’on bafoue à l’instant même où elles paraissent utiles.

Tirant les ficelles depuis le calme de sa résidence en front de mer, l'Oyabun dresse ses pions les uns contre les autres avec un cynisme presque déconcertant, tel un enfant jouant aux petits soldats. Mais ne lui faisons pas porter tout le blâme, car ses soldats ne sont pas en reste. Désireux d'entrer dans les bonnes grâces du grand patron, les différents chefs de familles du clan Sanno n'hésitent pas un instant à s'adonner à leur passe-temps favori : les querelles intestines.

Et c'est bien là le problème : nous suivons de multiples protagonistes, mais difficile d'avoir de l'empathie pour ces derniers. Otomo, le personnage campé par Kitano, ne relève pas particulièrement le niveau dans ce panier de crabes. Impulsif et braillard, faisant peu cas de l'honneur, il ira jusqu'à défigurer un officier d'un clan rival venu s'excuser humblement pour le comportement de ses subalternes. Il faudra d'ailleurs attendre le second opus pour le voir revenir sur cet événement et reconnaître ses torts.

Vous l'aurez compris, pas de Bons dans ce récit, seulement des Brutes et des Truands.

La déconstruction d’un genre ?

Et si c'était finalement là que le réalisateur souhaitait nous mener ? Pour son grand retour aux sources, Kitano ne choisit-il pas délibérement de nous dépeindre un quotidien rythmé par la violence et la trahison, de la manière la plus crue possible, comme pour enterrer les poncifs du ninkyo eiga et prendre le contre pied de ses réalisations précédentes ?

Qu'on lui préfère ses aînés ? Soit. Qu'on lui reproche l'apparente pauvreté de son schénario et le manque de profondeur de ses personnages ? Admettons.

Mais ne soyons pas dupes : derrière ce florilège d'utra-violence qui s'enchaîne à un rythme effrené, Kitano nous livre ici une oeuvre particulièrement critique et pessimiste sur le milieu du crime (dés)organisé japonais.

Une œuvre porteuse d’authenticité… mais aussi de frustrations

Ce film aura ses défenseurs — pour qui Kitano réussit un ouvrage puissant, un jeu de massacre méticuleux dans lequel la tension ne se relâche pas. On en sort essoufflé, marqué. Ce retour à un genre qu’il a profondément marqué sonne comme un défi, une remise en jeu.

Mais pour d’autres, cette radicalité est également ce qui affaiblit le film : l’absence d’un véritable personnage auquel s’attacher, le rythme parfois écrasant et monotone quand la violence s’accumule, des scènes qui paraissent redondantes. On ressent que Kitano mise tout sur le choc, moins sur la finesse psychologique ou la profondeur morale. Les enjeux personnels, les motivations intimes, les dilemmes sont à peine effleurés.

La place d’Outrage dans le cinéma yakuza contemporain

Pour comprendre Outrage, il faut aussi le replacer dans la filiation du jitsuroku eiga, ce sous-genre de films de yakuzas apparu dans les années 1970 avec Kinji Fukasaku (Battles Without Honor and Humanity), qui rompait déjà avec les fresques héroïques du ninkyo eiga. Là où les films chevaleresques magnifiaient l’honneur, la fidélité et l’esthétique du sacrifice, le jitsuroku eiga proposait un regard plus documentaire, plus cru, dépeignant la criminalité organisée comme un univers corrompu, déshumanisé et profondément lié aux mutations sociales du Japon d’après-guerre.

Kitano s’inscrit dans cet héritage mais avec sa propre froideur : il ne cherche pas le réalisme « reportage » de Fukasaku, mais il adopte ce même refus de la mythologie héroïque pour montrer un monde où la violence est une mécanique inéluctable. En revanche, il se distingue d’un cinéaste comme Takashi Miike, dont les films flirtent avec la provocation visuelle et l’outrance grotesque (Ichi the Killer, bien qu'adapté d'un manga, en étant l’exemple le plus célèbre). Là où Miike pousse le yakuza eiga vers le « what the fuck » gore et délirant, Kitano reste minimaliste, clinique, presque glacé.

En ce sens, Outrage occupe une position singulière dans le cinéma yakuza contemporain : il n’est ni dans la flamboyance stylisée d’un Miike, ni dans le romantisme crépusculaire d’un Sonatine (Kitano lui-même, 1993). C’est un film qui assume une sécheresse radicale, un nihilisme sans détour, et qui, par son épure, prolonge l’héritage du jitsuroku eiga tout en l’adaptant au spectateur du XXIe siècle.

Kitano face à lui-même : du poète au chirurgien du crime

Comparer Outrage aux autres œuvres de Takeshi Kitano éclaire d’autant mieux son parti pris. Dans Sonatine (1993), il filmait déjà des yakuzas, mais sous un angle presque mélancolique : des gangsters désabusés qui, au bord de la mer d’Okinawa, s’inventaient des jeux enfantins en attendant la mort. La violence y surgissait par éclairs, en contraste avec une poésie du quotidien. Dans Hana-bi (1997), film couronné à Venise, cette même violence était traversée par une profonde tendresse, notamment dans la relation entre le policier Nishi et sa femme condamnée. Ces films avaient forgé l’image d’un Kitano « poète de la violence », capable de juxtaposer brutalité et douceur.

Avec Outrage, ce versant s’efface presque entièrement. Il n’y a plus de havre, plus de respiration, plus de fragile humanité cachée dans les interstices : la violence n’est plus une irruption, mais un continuum. Kitano s’y fait chirurgien froid, disséquant un système où l’humanité s’est dissoute. En cela, Outrage peut décevoir ceux qui attendaient un retour du Kitano contemplatif, mais il marque aussi une étape logique dans sa carrière : après avoir exploré l’ambiguïté, il choisit de montrer l’écrasement total de la morale, comme si tout ce qui restait à filmer du monde yakuza était sa mécanique brutale, nue, sans lyrisme possible.

En conclusion

Il est important de noter que si Outrage se suffit à lui-même, il s'inscrit bel et bien dans une trilogie. Ayant visionné successivement les trois opus, il n'est pas évident pour moi de me détacher d'une vision d'ensemble, les suites apportant parfois de la nuance quant-à mon appréciation de l'intrigue (comme je l'évoquais plus haut avec la mutilation du Capitaine de la famille Hanada).

Toujours est-il qu'Outrage, loin de réinventer le genre, possède une approche moins nuancée en faisant fi de toute poésie pour faire la part belle à une ultra-violence jubilatoire. Et force est de reconnaître qu'à cet exercice, Takeshi Kitano demeure un maître en la matière.

Finalement, Outrage est un film exigeant : il demande au spectateur de ne pas chercher la rédemption, de ne pas espérer d’âme salvatrice. Si on accepte de plonger dans cet univers sombre, dépourvu de loyauté, on en ressort secoué. Mais on pourra aussi reprocher à Kitano de s’y complaire parfois, de préférer la pureté du nihilisme à la richesse des zones grises.

Les commentaires sont ouverts, alors n'hésitez pas à me faire part de votre propre ressenti, ce sera un plaisir pour moi d'échanger avec vous !

Anecdotes autours de l’univers yakuza

  • Le Sanno-Kai est également le nom d'une faction Yakuza majeure dans le manga Sanctuary. Cependant, celle-ci n'est pas basée à Tokyo mais à Kobe et présente de fortes similitudes avec le Yamaguchi-gumi.
  • La famille Otomo est la principale antagoniste du film Combat sans code d’honneur 2 de Kinji Fukasaku. Bien que ce nom soit assez courant au Japon, il n'est pas totalement exclu que Kitano ait fait un clin d'oeil volontaire à ce pilier du jitsuroku eiga.

Bonus : Organigramme du Clan Sanno

Fidèle à la tradition de ce blog, je vous ai concocté un petit organigramme afin de faciliter votre compréhension de la hiérarchie des familles Yakuza présentées dans Outrage.

* Malgré des heures de recherches, impossible de trouver le nom de ce sympathique kumiain de la famille Otomo. Je l'ai donc baptisé Gonbei pour nanashi no Gonbei, qui se traduit littéralement par « Gonbei le Sans Nom ».

Si vous avez plus d'infos sur le personnage (qui sauf erreur, est interprété par l'acteur Kenji Ohara), n'hésitez pas à m'en faire part dans les commentaires !

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